Le centre-nord du Burkina Faso est l’épicentre d’une crise humanitaire qui s’amplifie du fait de l’insécurité. 400 000 déplacés tentent d’y survivre.

Étrange flot d’âmes errantes. Dans les rues de Kaya, des enfants mendient au feu rouge, faisant tinter quelques pièces dans une vieille boîte de conserve. Des femmes marchent à pas lent, bébé sur le dos, l’air perdu. Les passants les regardent passer sans les voir, visiblement habitués à ce spectacle de misère.

En moins de deux ans, cette région du centre-nord du Burkina Faso est devenue l’épicentre d’une crise humanitaire, considérée comme celle qui grandit le plus vite au monde. Fuyant les attaques des groupes terroristes et des milices et les exactions présumées de l’armée, 400 000 déplacés y ont trouvé refuge, d’après les chiffres officiels. Au Burkina, où les attaques ont fait plus de 1 600 morts depuis 2015, près d’un million de personnes ont fui leur foyer, soit un habitant sur vingt.

Assane Tamboura et ses enfants.© OUEST-FRANCE Assane Tamboura et ses enfants.

« On est parti comme ça »

Sur un terrain vague en terre de latérite rouge, les tentes blanches et les petites bicoques en bois se multiplient. Assis sur une pierre devant son abri, Assane Tamboura, en long boubou blanc, guette l’horizon, le ventre noué. Ses réserves, quelques kilos de haricots et de riz donnés par une ONG, menacent de s’épuiser.  On attend la prochaine distribution, on fait un repas par jour pour économiser, l’eau manque aussi , s’inquiète ce père de dix enfants, en langue moré.

En février, cet ancien agent de santé de 56 ans a préféré fuir avec sa famille après une énième attaque des terroristes dans son village, près de Tongomayel (Sahel), à une centaine de kilomètres de là, avec pour seuls bagages, quelques ballots emportés sur une charrette tirée par un âne.

 On a tout perdu, notre maison, nos champs, le bétail, nos papiers, tout est resté là-bas, on est parti comme ça  , souffle ce rescapé, en regardant sa fille de 9 ans assise sur un jerricane vide, désœuvrée. Ses enfants ne vont plus à l’école depuis des mois.  Comment pourront-ils me soutenir financièrement plus tard ? On ne peut pas dépendre de l’aide éternellement. Sans avenir, la vie n’a pas de sens  ,murmure Assane Tamboura, le visage sombre.

Retour impossible

Ici, sur ce camp de fortune, la peur et la désolation règnent toujours. Elles se voient dans les regards fuyants, les visages anxieux, comme hantés par certaines images. Pour beaucoup, rentrer chez eux est encore impensable.

Au nord et dans l’est du Burkina, les violences se poursuivent, la menace des groupes djihadistes et des milices d’autodéfense plane. Le 4 octobre, vingt-cinq déplacés ont été tués par des individus armés, près de Pissila, à trente kilomètres à peine de Kaya, alors qu’ils tentaient de retourner dans leur village. Si l’armée appuie le retour de certains déplacés dans leur localité d’origine, de nombreuses zones restent encore inaccessibles.

À Kaya, où les habitants souffrent déjà du manque d’accès à l’eau et aux services de santé, les autorités sont dépassées.  Les attaques se poursuivent et les déplacés continuent d’arriver. Chaque matin devant ma porte, des dizaines de personnes me demandent à manger, on se sent impuissant  , confie Boukaré Kaboré, le maire de la commune. Et le sentiment d’abandon et de marginalisation grandit, dangereusement.  Dans la rue, on nous appelle « les déplacés », à l’école les enfants appellent mon fils « le déplacé », ça fait mal, confie un rescapé. Nous sommes des étrangers ici, on souhaite juste rentrer chez nous…