«Libération» a pu consulter la liste des 200 personnes remises en liberté par Bamako contre quatre otages. Parmi elles, plusieurs prisonniers accusés d’avoir tué des Casques bleus, une trentaine d’autres arrêtés par la France. Le cas de certains détenus qui n’ont pas été «retrouvés» intrigue également.

Joies symétriques dans une guerre asymétrique. Aux scènes de liesse et de retrouvailles qui ont entouré la délivrance des quatre otages retenus au Mali la semaine dernière, dont la Française Sophie Pétronin, les jihadistes ont répondu par les images de «leurs» prisonniers célébrant leur libération par un banquet en plein désert. Un méchoui sous les acacias, avec légumes, fruits, canettes de jus et prière collective. Au centre des réjouissances, l’homme le plus recherché du Sahel : Iyad Ag Ghaly, l’émir du Jamaat Nosrat al-Islam wal-Mouslimin (Jnim, en français «Groupe pour le soutien de l’islam et des musulmans»), coalition de groupes islamistes armés qui a prêté allégeance à Al-Qaeda.

 

Festin

Sur les photographies, le chef jihadiste ne se cache pas. Tout de blanc vêtu, «Iyad» semble au contraire savourer la reconnaissance des prisonniers qu’il a fait relâcher en échange de l’opposant politique Soumaïla Cissé, de l’humanitaire Sophie Pétronin et des Italiens Nicola Chiacchio et Pier Luigi Maccalli. Jamais l’Etat malien n’avait relâché autant de détenus à l’issue d’une négociation avec un groupe qu’il qualifie de «terroriste». Plus de 200 personnes au total, selon le document qui a servi à identifier les bénéficiaires des mesures de libération.

Cette liste, que Libération a obtenue, compte 204 noms tapés à la machine et cinq ajoutés à la main. Parmi eux, dix n’ont pas été «retrouvés» par l’administration pénitentiaire. Deux gros poissons du jihad sont également absents de la liste : les cas de Mimi Ould Baba Ould Cheikh – arrêté en janvier 2017 et considéré comme le logisticien des attentats du café le Cappuccino à Ouagadougou (Burkina Faso, 30 morts) puis de Grand-Bassam (Côte-d’Ivoire, 19 morts) – et Fawaz Ould Ahmed – alias Ibrahim 10, lieutenant du chef jihadiste Mokhtar Belmokhtar impliqué dans les attentats contre le restaurant la Terrasse à Bamako (5 morts) et l’hôtel Byblos à Sévaré (22 morts) – font l’objet de spéculations depuis une semaine. Ont-ils été libérés à part, de façon plus discrète ? Washington aurait rechigné à lâcher Mimi Ould Baba Ould Cheikh, poursuivi par la justice des Etats-Unis pour le meurtre de Michael James Riddering, un ressortissant américain tué au Cappuccino le 15 janvier 2016. Les autorités maliennes n’ont officiellement ni confirmé ni infirmé leur remise en liberté.

Les deux hommes n’apparaissent pas, en tout cas, sur les photos du festin offert par Iyad Ag Ghaly. A la différence de Mahmoud Barry, par exemple, surnommé Abou Yehiya, l’un des cadres fondateurs de la katiba Macina, l’organisation jihadiste la plus puissante du centre du Mali. Arrêté en juillet 2016, il est désigné comme un «prêcheur» sur la liste des libérés. Des spécialistes ont également repéré sur les images Aliou Mahamane Touré, qui fut commissaire islamique de la ville de Gao pendant l’occupation du nord du Mali, en 2012. Lui aussi apparaît sur la liste, au numéro 61. Condamné en 2018 à dix ans de prison pour «atteinte à la sûreté de l’Etat», il avait déjà été relâché dans le cadre d’un échange, l’an dernier, contre un journaliste et un préfet malien, avant d’être à nouveau arrêté par les forces françaises de l’opération ­Barkhane, en novembre.

«Indispensables»

Libération a pu établir, à partir de sources indépendantes, qu’au moins 29 prisonniers relâchés avaient été capturés par les soldats français. Parmi eux, une majorité l’a été les armes à la main. Au moment de leur remise en liberté, plusieurs étaient poursuivis ou avaient été ­condamnés par la justice malienne, après leur transfert aux autorités civiles. C’est notamment le cas du Tunisien Alia Lamloum, dit «Atia», membre du groupe terroriste Al-Mourabitoune, appréhendé en 2017 dans la région de Gao lors de combats contre Barkhane. Un autre, Alhamisse Ag Sidi Mouhamed, surnommé «Obis», avait été capturé par les Français en 2015 et condamné aux assises à Bamako en 2018. Dina Ould Alkayhal est lui soupçonné d’avoir participé à une attaque particulièrement meurtrière contre un camp militaire malien en janvier 2017 à Gao, un attentat-suicide qui avait fait plus de soixante victimes. Les forces françaises l’avaient arrêté la même année. Si tous ne sont pas des cadres, certains avaient néanmoins des responsabilités au sein de leur groupe armé. Comme Ousmane Ag Said, chargé des affaires religieuses et révolutionnaires du groupe rebelle Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) à Tombouctou, derrière les barreaux depuis 2014.

Un gradé qui a bien connu l’opération Barkhane s’étrangle : «Aucune vie ne vaut 200 prisonniers et 10 ou 30 millions d’euros [l’existence et le montant d’une éventuelle rançon ne sont pas confirmés, ndlr] Les responsables politiques français ne le disent pas aussi abruptement, mais Paris n’est pas ravi de voir ces prisonniers à nouveau dans la nature. La France assure n’avoir pas eu son mot à dire. «La décision de libérer des jihadistes, en particulier, appartient aux seules autorités maliennes qui ont jugé que cela était indispensable pour obtenir la libération de Soumaïla Cissé», a indiqué mardi la ministre des Armées, Florence Parly, à la commission des affaires étrangères du Sénat. Selon les informations remontées à son ministère, aucun prisonnier n’aurait tué de militaires français.

Plusieurs détenus libérés sont en revanche accusés d’avoir participé à des attaques meurtrières contre les Casques bleus de la Mission des Nations unies au Mali (Minusma). Ainsi, Attiyoub Ag Inine, Azibayate Ag Alhassane, Abidine Ag Biga et Oubeye Ag Inini avaient été arrêtés le 23 mai 2017 après un assaut contre une patrouille d’un bataillon tchadien de la Minusma qui avait fait deux morts et un blessé parmi les Casques bleus à Aguelhok, dans le nord du Mali.

Rouages

En croisant plusieurs sources, Libération a été en mesure d’identifier sur la liste plus de 60 détenus impliqués dans des actes violents liés à la mouvance jihadiste. Seule une poignée d’entre eux a été condamnée par la justice malienne. Beaucoup étaient en attente de leur procès, et certains n’avaient jamais été présentés à un juge. Les prisonniers libérés ont été tirés des geôles de la maison centrale d’arrêt de Bamako et de la prison de Koulikouro, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale. Mais 52 ont été sortis des cellules de la Sécurité d’Etat, les services de renseignement maliens, où ils étaient gardés au secret, parfois depuis plusieurs années.

On retrouve quelques terroristes étrangers comme le Mauritanien Abou Darda al-Chinguiti – Brahim Ould ­Hamoud de son vrai nom. Ce responsable religieux, ­condamné à Nouakchott puis gracié, était devenu le responsable de la police islamique du Jnim. Il a été arrêté l’an dernier par les forces françaises. Lors de la même opération, Barkhane avait mis la main sur l’Algérien Tahar al-Jazairi. Ce vétéran du jihad, aveugle, fut membre du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), la matrice de l’islamisme armé au Sahara, avant de rejoindre la katiba Al-Furqan, active dans la région de Tombouctou. Sur les images du banquet, il trône, en lunettes noires, à la droite d’Iyad Ag Ghaly.

L’immense majorité des détenus libérés sont pourtant des Maliens. Dont certains étaient des rouages importants de la machine jihadiste. Ainsi Oumar Barry, dit Farouk, dirigeait les opérations militaires de la très meurtrière katiba Serma. Alhoussein Ould Hamada, alias Zakaria, était l’un des stratèges opérationnels d’Al-Mourabitoune, le redoutable groupe terroriste commandé par Mokhtar Belmokhtar. Il serait impliqué dans la préparation de l’attentat-suicide de Gao en janvier 2017. Quant au jeune Abdoulaye Mamoudou, alias Jouleybib, décrit comme un expert en nouvelles technologies, il était naturellement chargé de la propagande numérique au sein de la katiba Macina.

La liste est le résultat d’un savant équilibre communautaire. En obtenant la libération d’environ 200 Maliens, dont certains n’ont qu’un lointain lien avec le jihad, Iyad Ag Ghaly accomplit un geste politique en donnant satisfaction à des milliers de parents. Des poèmes à la gloire de l’émir du Jnim ont d’ailleurs fleuri ces derniers jours sur les réseaux sociaux maliens. Sans surprise, les communautés nordistes touaregs et arabes, avec une cinquantaine de détenus libérés chacune, sont très représentées dans la liste. La plupart d’entre eux ont été envoyés par avion à Tessalit, près de la frontière algérienne, où a eu lieu l’échange avec les otages. On dénombre aussi près de 70 prisonniers peuls relâchés : ceux-là ont été transportés à Niono, dans le centre du pays. «A Bamako, on fait croire que 200 méchants jihadistes sont prêts à rejoindre le combat, mais ce n’est pas vrai, avertit un travailleur humanitaire qui vit dans la région. Bien sûr, certains vont prendre le maquis mais la plupart, raflés par erreur, ne sont même pas des combattants, ils vont simplement retourner dans leur famille.»

Mardi, le Jnim a diffusé un communiqué sur la libération de ses combattants dans lequel il s’adresse notamment au «peuple du Mali».«Vos frères moudjahidin consacrent leur vie, depuis des années, à vous défendre et ne pas vous décevoir», proclame l’organisation. Le même jour, douze civils et onze militaires maliens étaient tués dans une série d’attaques commises à Sokoura, près de la frontière du Burkina Faso, selon un bilan provisoire. L’offensive, revendiquée par le Jnim, visait un camp de l’armée. Parmi les victimes, se trouvaient deux femmes et un enfant.