Une maladresse de la justice argentine, qui a permis de révéler l’identité de centaines d’espions, provoque un scandale politique, en pleine enquête sur les agissements des ex-responsables des services de renseignement.

Les fuites de données proviennent le plus souvent de lanceurs d’alerte ou de hackers qui emploient des techniques sophistiquées de piratage. En Argentine, la haute technologie n’a pas été nécessaire pour révéler des informations très sensibles concernant les services d’intelligence : l’inattention de magistrats a suffi. Fin septembre, on trouvait sur les réseaux sociaux des scans d’un registre (étrangement manuscrit) de 272 pages contenant l’identité d’un millier d’employés de l’Agence fédérale d’intelligence (AFI), équivalent de la DGSE en France. Nom réel, numéro de carte d’identité, mutations, départs en retraite, arrêts maladie, congés maternité, déplacements, remboursements de notes de frais : c’est toute l’activité du service entre 2016 et 2018 qui s’est trouvée livrée à la curiosité des amateurs de data.

Cette incroyable bévue a pour origine un procès intenté à l’AFI, accusée d’avoir consacré ses efforts, sous la gestion du président libéral Mauricio Macri (2015-2019), à espionner l’opposition, les syndicats, la presse et même l’Eglise catholique. Quand le péroniste de gauche Alberto Fernandez arrive au pouvoir, fin 2019, la réforme de l’AFI est un de ses objectifs prioritaires.

Un vent de panique

Chargé d’instruire plusieurs plaintes contre l’AFI, un juge de Lomas de Zamora, ville de la banlieue sud de Buenos Aires, a sollicité en juillet le déclassement de documents, qui lui est accordé, sous des réserves strictes : les pièces ne devaient pas être copiées, et leur consultation n’était autorisée que dans un bureau du palais de justice. Mais en raison des restrictions de circulation imposées par la situation sanitaire, les deux juges d’instruction décident de rendre disponible le désormais fameux registre sur un serveur accessible, grâce un mot de passe, à toutes les parties civiles. Elles sont 80.

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La fuite a fait souffler un vent de panique sur l’agence de contre-espionnage, dirigée depuis le mois de mars par la procureure Cristina Caamaño, chargée de restructurer de fond en comble l’opaque institution. Certes, une partie des noms concerne le personnel de gardiennage ou de nettoyage, et les activités dévoilées s’arrêtent en 2018. Mais les ravages sont potentiellement énormes : de nombreux agents étaient encore en fonction, pour certains à l’étranger. Il est urgent de les rapatrier, la révélation de leur identité les mettant en danger.

Pour le camp de l’ancien président, il ne s’agit pas d’une maladresse mais d’une manœuvre du gouvernement de gauche pour accabler les anciens responsables de l’AFI visés par la justice. Leurs défenseurs veulent désormais s’appuyer sur l’incident pour invalider toute la procédure. Et l’opposition conservatrice exige que la procureure Caamaño s’explique devant le Congrès. La presse n’a pas manqué de rappeler les déclarations de la patronne des services secrets, au mois d’août, qui prennent a posteriori une tonalité ironique : elle avait appelé à davantage de «transparence» dans la gestion de l’Agence, et à plus d’efficacité contre les cybermenaces.

Un mot de passe Mercadolibre

La piètre réputation des services secrets est cependant bien plus ancienne que l’ère macriste. Ainsi leur rôle en 2015 dans l’assassinat (déguisé en suicide) du procureur Nisman, qui s’apprêtait à inculper la présidente de gauche Cristina Kirchner pour ses liens avec le régime iranien, n’a jamais été éclairci.

Un dernier épisode est venu ajouter à la confusion. Sur le même serveur, un autre document révèle des données personnelles de Mauricio Macri : ses numéros de passeport et de cartes bancaires, de téléphone privé ou ses identifiants sur Netflix ou Facebook. Et, plus cocasse, le mot de passe de son compte sur le site Mercadolibre, version argentine du Bon coin. Les défenseurs de l’ancien président accusent le pouvoir d’avoir allumé un contre-feu pour intimider son adversaire politique et faire oublier ses propres manquements dans l’affaire des espions outés.