A l’issue d’un conseil d’administration lundi soir, Engie a cédé à Veolia sa participation de 29,9% dans Suez contre un chèque de 3,4 milliards. L’Etat, actionnaire de référence d’Engie, a voté contre cette opération, ce qui laisse entrevoir des tensions.

Fin du premier acte. Envers et contre l’avis des dirigeants de Suez, Engie, actionnaire à 29,9% du numéro deux français de l’eau et des déchets, a finalement accepté lundi soir de vendre sa participation à Veolia moyennant 18 euros par action, soit une somme globale de 3,4 milliards d’euros. Il s’agit du prélude à une opération de plus grande ampleur dans laquelle Veolia numéro un français de la distribution d’eau et du traitement des déchets compte bien racheter 100% du capital de Suez, numéo deux hexagonal du même secteur d’activité. Une affaire à 10 milliards d’euros, qui si elle est menée à son terme, verra le rêve du PDG de Veolia, Antoine Frérot se réaliser: construire un champion mondial de la gestion de l’eau et des déchets.

Toujours considérée comme «hostile» par Suez, qui a tout tenté pour échapper aux griffes de Veolia, l’opération ne s’est pas faite dans la plus grande sérénité. Lors du conseil d’administration d’Engie de ce lundi soir, le réprésentant de l’Etat a voté contre cette vente. Or l’Etat est actionnaire d’Engie à hauteur de 23,6 % du capital, ce qui normalement devrait lui donner voix au chapitre. Chose inhabituelle, Bercy a d’ailleurs tenu à faire immédiatement savoir de quelle manière avait voté son représentant. Histoire de bien montrer son désaccord, notamment quand aux engagements sociaux de l’acquéreur de Suez et sur lesquels l’Etat aurait souhaité avoir plus de garanties. Les syndicats de Suez s’attendent en effet à plus de 4 000 suppressions de postes en France, à l’issue de la fusion. Bercy devrait d’aileurs surveiller de près la promesse faite par Antoine Frerot, le PDG de Veolia, de ne pas procéder à des licenciements en France jusqu’au 2e semestre 2023.

«Anomalies graves»

Pour autant, ce passage en force d’Engie, malgré l’opposition de son actionnaire de référence, est une première. Suez ne va vraisemblablement pas manquer cette occasion d’utiliser cette situation inédite. Notamment pour lutter contre l’offre publique d’achat de Veolia qui va maintenant suivre sur les 70% du capital restant de Suez. Pour preuve, et selon les informations de Libération, une lettre particulièrement salée du président de Suez, Philippe Varin, a été expédiée lundi après midi au ministre de l’Economie, Bruno Le Maire.  Elle évoque «plusieurs anomalies graves» dans le processus de vente de la participation de Veolia dans Suez.  La lettre en question  pose la question de «la loyauté» d’Engie «actionnaire de référence de Suez» et «se réserve le droit d’agir en justice à son encontre».

Une deuxième saison va donc débuter dans ce feuilleton industriel et financier pour lequel, désormais, deux scénarios sont possibles. Veolia et Suez finissent par trouver un accord dans lequel des actifs de Véolia sont cédés en quantité suffisante à Suez pour lui permettre de continer une activité de manière quelque peu indépendante. Autre hypothèse, la situation continue à s’envenimer entre les deux entreprises. A ce moment là, les cabinets d’avocats vont montrer toute leur créativité pour lancer des contentieux sur tous les fronts et devant tous les tribunaux. Dans ce cas de figure, la pilule empoisonnée imaginée par Suez pour contrecarrer la vente de ses activités en France par Veolia, deviendrait active. En l’occurence une fondation de droit néerlandais incessible dans laquelle sont contrôlées les activités de Suez en France.

Ce montage empêche de fait Veolia, s’il prend le contrôle de Suez, de revendre ses filiales qui représentent près de deux milliards d’euros de chiffre d’affaires. Une nouvelle bagarre risque maintenant de secouer le capitalisme français et par ricochet l’Etat et elle ne fait peut être que commencer. Car l’affaire est devenue politique: à gauche Jean-Luc Mélenchon et Arnaud Montebourg sont déjà montés au créneau contre cette OPA de Veolia sur Suez qui menacent l’emploi et inquiète les élus locaux qui craignent un renchérissement des services aux collectivités. L’affaire agite même les rangs de la majorité: une quarantaine de députés LREM emmenés par Pierre Person a demandé au gouvernement d’intervenir pour empêcher ce «mariage forcé». Les syndicats de Suez, eux, ont déjà décidé de porter l’affaire en justice et veulent saisir le Parquet national financier (PNF) sur les conditions opaques de ce raid mené par Veolia sur son concurrent Suez.